la griffe du chien 🐶 wouf

La simplicité involontaire

Un chien a besoin de très peu pour vivre. Une gamelle, une niche, des poules et du vin : cela me suffit. Autrefois, ce manque d’opulence m’attirait quelques moqueries et un peu de pitié. Quelle fût ma surprise lorsque des civils se mirent à aduler ce mode de vie!

« Monseigneur Canin, vous êtes maître de la simplicité volontaire! » s’exclamèrent certains, vantant la virginité de ma petite niche, « comme nous aimerions être aussi libres d’avoirs que vous! ».

Eh oui, il semble que l’abondance soit si commune que la simplicité, ancien symbole de pauvreté, est devenue à la mode. Le minimalisme s’est d’ailleurs taillé une place parmi les tendances de décoration ; il faut même être aisé pour se l’offrir! J’ignorais que la simplicité était une commodité achetable.

L’humain, contrairement au chien, aime se distinguer par ses possessions et son identité. Lorsqu’il n’arrive pas à se démarquer avec ses biens, il tente de s’élever grâce à une noble identité. Serait-ce pourquoi le clan des « minimalistes » s’est tant élargi?

Je vous accueillerais bien parmi mes rangs, mais je vous mets en garde : il est risqué de s’aventurer aveuglément dans la simplicité. Comme la paresse, c’est un art de vivre au sein duquel seuls les sages savent danser.

J’en connais chez qui la simplicité est presque un vice. Déguisés de nobles principes, ils se livrent à une véritable lutte contre eux-mêmes. Elle leur est si difficile que chaque pas crispe leurs épaules. C’est sans doute pourquoi ils appellent « simplicité volontaire » ce contrôle des actions exigeant tant de volonté.

Cette nouvelle simplicité est aussi « matérialiste » que ce qu’elle prétend combattre. En cherchant à repousser les désirs par la force, le « minimaliste » se tire dans le pied : sa volonté d’échapper à ses envies multiplie son combat. Vouloir moins, c’est un désir aussi! Ces démons sont sournois ; ils se travestissent en vertu pour mieux séduire.

Si la simplicité vous est difficile, je vous la déconseille. Ce n’est que lorsqu’elle est aisée qu’elle est vertueuse. Ne serait-il pas ironique de se compliquer la vie à la simplifier? Rechercher la simplicité par le contrôle est voué à l’échec. Elle ne peut pas être pourchassée : vous devez la laisser venir à vous.

Pour le chien, vivre simplement n’exige aucune volonté. Voilà sa simplicité involontaire. Cette simplicité désinvolte ne recherche pas la joie dans le matériel, ni dans son absence. Que la niche soit décorée ou non, le chien jappe, mange et dort. Il n’aime d’ailleurs pas beaucoup tous ces meubles de l’esprit nommés « croyances ».

Qu’aurait-il à faire de nouveaux principes, lui qui n’a nul part où les ranger? Il vous enseignerait bien les siens, mais il n’en a pas. C’est justement ce qui rend sa simplicité si facile : il est incapable de croire que la satisfaction réside dans les choses.

Le chien n’a jamais repoussé les biens, mais il ne les invite pas non plus. Ami du vide, il ne pourchasse pas de mirages. C’est par hasard qu’il est devenu ce qu’on appelle « minimaliste ».

Parviendriez-vous à mettre de côté vos envies, pensées et croyances superflues? Qu’on laisse tomber la simplicité des biens au profit du minimalisme de l’esprit. Voilà le chemin de la vraie simplicité.



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