la griffe du chien 🐶 wouf

La paresse

Certains aiment se dire paresseux, mais rarement ai-je rencontré une réelle paresseuse.

Eh oui, la paresse est plus inaccessible qu’on ne le croit. Ceux qui s’y essaient perdent souvent la tête après quelques secondes. Vous croyez-vous aptes à sombrer dans l’ultime paresse pour un seul instant? J’en doute. Seuls les maîtres sont capables de véritable paresse.

Ce que vous appelez paresse, je nomme cela divertissement. Vos moments de paresse sont trop actifs pour moi : ils stimulent vos neurones en les bombardant d’images, de sons et de saveurs. Ils vous relaxent en vous permettant, pour un bref moment, de ne plus penser à vous.

Avez-vous déjà observé l’impression de « décrocher »? Ce n’est rien d’autre que le lancement du pilote automatique. Les drames du téléroman remplacent vos pensées et pour une raison qui échappe à mon cerveau de chien, ce bruit mental vous détend. C’est peut-être pour cela que la cigarette, bien que stimulante, en détend plusieurs ; elle suspend un mystérieux inconfort.

J’aimerais vous offrir un chemin alternatif menant au réel décrochage. Je dois cependant vous avertir : si vous parvenez à l’ultime paresse, vous n’aurez plus rien à faire des divertissements des braves gens. « Qu’est-ce que le divertissement? » demanderez-vous, « À quoi voudrais-je tourner le dos? ».

Pourquoi chercher à se distraire? Ce n’est certainement pas par recherche de plaisir : je ne vois personne sourire devant son fil de nouvelles. C’est plutôt par fuite de l’inconfort, par peur du vide. Suspendez vos distractions pendant quelques minutes et vous verrez le monstre surgir. Si vous ne détournez pas le regard, vous apercevrez peut-être L’Étrange-Problème-Sans-Nom.

Je vous présente le réel paresseux : ce courageux rejette la tentation du divertissement et fait sobrement face au vide. Voici l’étrange chien se réjouissant du retard de l’autobus. Assis à une table vide, son regard brille de confiance. Il arrive même à déféquer sans consulter nerveusement son cellulaire.

Connaissez-vous une perle rare qui sourit à la vue d’une toile vierge? Je lève ma laisse à celle dont les yeux ne fuient pas le gouffre du néant, car elle a atteint une liberté peu commune. Complice du vide, elle s’est libérée de l’envie de se divertir.

Votre paresse est-elle plus forte que votre désir d’être? Je le testerai avec joie si vous venez à ma niche. Vous n’aurez littéralement rien à faire, sauf vous présenter à mon seuil.

Vous laisserez vos idées, vos ambitions et vos expériences sur le seuil. Aucun souvenir, plan ou jugement ne sera admis dans la niche. Je ne chercherai pas à vous rendre confortable, car cela meublerait votre esprit. Vous aurez au moins droit à une place assise.

Votre épreuve : ne rien faire pendant une minute. Absolument rien. Pas de réflexion, d’attente ou même de tolérance. Toute intention, même celle de ne rien faire, et vous échouerez. Vous sentirez un réflexe vous poussant à rechercher autre chose que le vide. Vous voudrez agripper quelque chose de tangible. C’est l’ultime examen de paresse : parviendrez-vous à ne rien toucher du tout? Aurez-vous le vertige, ou réussirez-vous à vous laisser consumer par le néant?

Trouvez le pacha pour qui l’identité n’est qu’un vêtement encombrant, celui dont la paresse avorte l’intention même d’être paresseux. Ce sage s’est libéré de lui-même.



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